Skip to main content

Full text of "L'État Lituanien et le gouvernement de Gardinas (Grodno)"

See other formats


L'ETAT irases 


LUN W GARDIXAN 


(GRODNO) 
D' J. PURICKIS 


Lausanne 1918. 


L'ÉTAT LITUANIEN 


ET LE 


GOUVERNEMENT DE GARDINAS 
(GRODNO) 


La portion occidentale de l’ancien Empire des tzars est au- 
jourd'hui souvent comparée aux Balkans. Il y règne une 
telle pénétration mutuelle de Polonais, Ukrainiens, Blancs- 
Russiens, Lituaniens, Lettons, Juifs, etc., que la fixation des 
frontières ethniques y serait, dit-on, tout à fait impossible. La 
situation serait particulièrement embrouillée dans le Gouverne- 
ment de Vilnius et de Gardinas (Grodno). Un écrivain allemand 
déclare même la ville de Vilnius la plus remarquable du monde 
car, d’après lui, elle se trouverait sur un sol blanc-russien et 
serait habitée par des Polonais tout en étant considérée cepen- 
dant comme la capitale de la Lituanie, et il continue en disant 
que les deux Gouvernements sus-nommés sont revendiqués par 
trois peuples, les Blancs-Russiens, les Lituaniens, les Polonais. 

L'article suivant a pour but de vérifier l’exactitude des aspi- 
rations de ces trois peuples. Les facteurs essentiels pour reven- 
diquer un territoire découlent, dans la plupart des cas, de faits 
historiques et ethniques. 

I. Exposition historique : 

Toute personne qui connaît l’histoire lituanienne sait que 
les territoires des Gouvernements actuels de Vilnius et de Gar- 
dinas appartiennent depuis les temps les plus reculés à l'Etat 
lituanien. 

Au XIIe siècle, à l'époque où les Lituaniens vivaient encore 
en tribus et manquaient de toute organisation politique, le 


6 — 


Gouvernement actuel de Gardinas, ainsi qu'une partie du Gou- 
vernement de Vilnius se trouvèrent soumis aux Princes 
blancs-russiens. 

Au début du XIII: siècle, les Lituaniens s’organisèrent en 
Etat indépendant. Le prince Erdvilla (Erdziville) posséda de 
1220-1240 tout le territoire se trouvant au sud-ouest du Nemu- 
nas, de Naugardukas (Novogrodeck) jusqu'à Suraz, Bielsk, Dro- 
huczin et Brest; donc, précisément, tout le territoire actuel de 
Gardinas!. 

Le successeur de Erdvilla fut le véritable fondateur de l'Etat 
lituanien, le Roi Mindaugis (Mindaugt 1263), étendit ce terri- 
toire vers le sud jusqu’au fleuve Pripetis (Pripiet)*. Sans doute 
son fils Vaisilkas (Woischelk) dut céder une partie du terri- 
toire sud-ouest, y compris les villes de Vilkaviskis (Wolko- 
visk), Slanimas (Slanim) à Roman Danilowitsch, prince de 
Galitsch, mais pour peu de temps, et, dans la suite, ces terri- 
toires reconnurent l'autorité lituanienne®. Après la mort du 
prince Roman Danilowitsch, ces pays firent retour aux Litua- 
niens. 

Sous le grand prince Vyténis (1293-1316) et, en particulier, 
sous le grand prince Gediminas (1316-1349) le territoire sud- 
ouest est connu sous le nom de territoire Kriwitsch# et il est 
un des principaux points de soutien de l'Etat lituanien. Dovidas, 
le gouverneur de Gardinas et de tout le territoire occidental, 
était l’homme de guerre et le conseiller le plus capable du grand 
prince Gediminas. Avec ses troupes, il entreprit souvent des 
campagnes heureuses contre les Chevaliers teutoniques®. Les 
forteresses de Gardinas, de Jungeda, de Pista Atkraimé étaient 
les boulevards les plus importants de l’Etat lituanien contre les 
Croisés et les Masovites®. Le grand prince Gediminas conquit 
également des pays purement russes jusque vers Kief, Luck, 
Vladimir et Lublin et il assura alors la possession de ces pays 
à l'Etat lituanien. Après sa mort, le territoire sud-ouest (situé 
entre les fleuves Nemunas, Pripetis, Bug et Narew) échut à ses 
fils Monoïdas et Kariotis *. Dès lors, ce territoire appartint sans 

1 Stryikowski : (Kronika 226-227 (Wars 1766), Bychowice Narbutt Kronika 6 ) Dsieje Na- 
rodu Litewskiego IV 95-97. — * Ipatiewskaja Lietopis 541-544; Bychowiec 7; Antonowicz 
Otsherk Istorii Welik, Kniaz. Litowsk 25. — 3 Ipatiewskaja Lietopis, 551. — 4 Terra Crivitiae, 
Dusburg LI, cap 315. — 5 Dusburg III, cap 325 und 336. Jerosbin Kronik von Pruzinland 
(Script rer. Prussicar I 592); Die ällere Hochmeisterchronik (ibid 111, 589); Dlugossius 1, 985 : 


Polnoje Sobranie rusk. Letopisiej V, 11, 16. — # Dusburg III, cap. 247-344. — ? Danillowicz 
Liatopinec 27. 


7 — 
contestation à l'Etat lituanien ; il est même considéré comme 
un très ancien noyau territorial purement lituanien et non pas 
comme un pays conquis. Ce faitest prouvé même par les historiens 
polonais qui ne sont pourtant pas suspects de favoriser les 
Lituaniens!. 

Il n’y eut qu’une partie, dans l’ouest, en particulier les villes 
de Drohiczin, Mielnick et leurs environs, qui fut cédée en 1391 
à Janusz, duc de Masovie, et qui revint aux Lituaniens en 1444°. 
Jusqu’au XIII siècle, la Lituanie ne posséda pas d'organisation 
solide et{spéciale. Le pays était considéré comme propriété per- 
sonnelle’ du prince et à sa mort il était partagé entre ses fils 
qui gouvernaient leurs possessions sous la haute direction du 
grand prince. 

Ce n’est qu’au XV: siècle que se produisit une séparation en 
trois arrondissements administratifs : 

a) La Voïvodie de Trakai; 

b) » de Vilnius ; 

c) le « pays de Samogitie ». 

a) La Voïvodie de Trakai comprenait les territoires situés à 
l'ouest de la ligne tracée plus haut, excepté la Samogitie ; 

b) La Voïvodie de Vilnius comprenait le territoire situé à 
l'est duffleuve Sventoji et des villes de Vilnius, Trakai, Lida, 
Naujapylis (Novogrodek), Sluck ; 

c) Le pays de Samogitie comprenait le gouvernement actuel 
de Kaunas et les territoires situés à l’ouest de la ligne Bauske, 
Linkava, Séduva (Schadowo), fleuve Neveäis (Niewiasza) et de 
la partie nord du territoire de Suvalkai jusqu'au village de Pil- 
viskai #. 

La Voïvodie de Trakai comprenait’ en outre le nord du ter- 
ritoire situé entre la Vilija, le Pripetis, le Bug et le Narew et, 
au milieu, se trouvait le gouvernement actuel de Gardinas. 

Cette Voïvodie géante disparut, hélas! rapidement, Déjà en 
1507 la partie orientale (située entre le Nemunas et le Pripetis) 
se sépara et fonda, avec Naujapilis comme capitale, la Voïvodie 
du même nom. 

Sept années plus tard, la partie sud-orientale de la Voïvodie 
primitive, notamment le territoire du fleuve du Pripet et du Bug, 
avec les villes de Bielsk, Drohiczin, Mielnik et_Brasta (Brest) se 


1 Kutrzeba Histor. ustroju Polski i Litwy, 5-12. — # Kutrzcba Histor, ustroju Litwy, 36. 
3 Lappo, Liubavskij. Babirecki u. a. 


—5— 


sépara encore et se réunit à la Voïvodie de Pagirys (Podlasie). 
Cependant, elle disparut elle aussi en 1566. La partie occiden- 
tale du pays avec les villes de Bielsk, Drohiczin, Mielnik con- 
serva son ancienne appellation (Pagirys). 

La partie orientale du pays arrosé par le Pripet forma la 
nouvelle Voïvodie de Brasta (Brest), avec la ville de Brest comme 
capitale !. 

De cette façon le territoire du Gouvernement actuel de Gar- 
dinas fut partagé comme il suit entre les quatre Voïvodies. Les 
districts actuels de Gardinas et de Sakale (Sokolka) continuè- 
rent à faire partie de la Voïvodie de Trakai. Les deux districts 
de Balstoge (Bielostok) et de Bielsk revinrent à la Voïvodie de 
Pagyris (Podlasie); les cercles de Brasta, Kobryn, Prudenai 
(Pruzany) furent incorporés à la Voïvodie de Brasta. La Voïvo- 
die de Naujapylis reçut finalement le district de Vilkaviskis 
(Wolkowysk et Slanimas). 

Les grandes lignes de cette séparation administrative durè- 
rent jusqu’à la fin de l'Etat lituanien. L'Union de Lublin (1569) 

” dont les clauses doivent être considérées comme un partage du 
Royaume lituanien, amena encore des changements dans les 
frontières occidentales. 

Les Polonais réussirent alors, par des menaces et par la 
fourberie, à amener le faible et à demi polonisé Sigismond- 
Auguste, roi de Pologne et grand prince de Lituanie, non seu 
lement à la séparation des quatre Voïvodies du sud, Kiew, 
Braclaw, Podolie et Wolhynie, mais encore à céder à la Pologne 
la Voïvodie limitrophe de Pagirys. 

Certainement les Lituaniens protestèrent contre cet acte hon- 
teux de leur grand prince, mais ce fut en vain, car la Lituanie, 
en proie déjà à l'anarchie polonaise, était trop faible pour repous- 
ser les attaques moscovites et tenir tête aux Polonais qui les me- 
naçaient de leur déclarer la guerre dans le cas où ils n'auraient 
pas accepté l'Union de Lublin. C’est ainsi qu’avec la Voïvodie de 
Pagyris, les Polonais s’emparèrent également de deux districts 
du Gouvernement actuel de Gardinas (Balstoge et Bielsk à 
l’ouest). 

Ces frontières subsistèrent jusqu’au dernier partage de l’Etat 
polono-lituanien en 1795. Par suite de ce partage, la partie occi- 
dentale du gouvernement de Gardinas (les districts de Sokale, 

1 Kutrgcba hist, ustroju Litwy 121-122. 


e S pral Lu JS 
f$ ù f 


af 


EM 


x 
é F De 
à neréiis 


0 SYILMILS 
Trèkai Agména 


L 
oBaltstoge oYlkevinfs 
STenimas 


Carte de la Lituanie avant les partages. 


em — Limites de l'Etat lituanien. 


++ +++ + + Limites du gouvernement de Suvalkai, 
Limites des différents gouvernements. 


Capitale de la Lituanie. 
Cheflieu de gouvernement, 
Ville importante. 


00% 


Echelle : 1 9,009,000 


ee — 
Balstoge, Bielsk) et la moitié occidentale du district de Brasta 
revinrent à la Prusse, le reste à la Russie, 

Mais ce ne fut que de courte durée. En 1807, on créa, aux 
dépens de la Prusse et de l’Autriche, la grande principauté de 
Varsovie. La Russie n’y perdit rien, bien au cohtraire, elle reçut 
encore la plus grande partie de l’ancienne Voïvodie, Pagirys, et 
notamment les districts actuels de Sokale (Sokolka. Balstoge), 
ainsi que la partie occidentale du district de Brasta. Les fron- 
tières qui furent fixées à Tilsit entre la Pologne et l’Empire 
russe ont subsisté jusqu’à nos jours, car le Congrès de Vienne 
maintint les frontières orientales qui avaient été tracées à Tilsit 
lors de la création du royaume de Pologne. 

De cette façon, toute la Lituanie historique (y compris le gou- 
vernement actuel de Suvalkaiï), devint une simple province de 
la Russie. Le Gouvernement russe partagea la Lituanie propre- 
ment dite en trois administrations, les gouvernements de Gar- 
dinas, Vilnius et Kaunas. 

Jusqu’en 1864, elles portèrent officiellement le nom de « Li- 
tuanie». Le pays reçut ensuite la dénomination de «Provinces 
de l'Ouest», mais il resta, au point de vue administratif, un 
tout, et, à ce titre, il fut soumis à l'autorité d’un gouverneur 
général. 

Ce rapide exposé historique montre clairement que le terri- 
toire du Gouvernement actuel de Gardinas appartint à l’Etat 
lituanien comme une de ses parties intégrales, sans disconti- 
nuité, depuis sa création jusqu’à sa disparition ; il n’y a qu’une 
petite partie à l’ouest (Bielsk et Balstogé) qui fut occupée, de 1569 
à 1798, par les Polonais et qui, de 1795 à 1807, appartint à la 
Prusse. 

Par suite, la Lituanie, seule, peut revendiquer, comme lui 
appartenant, le Gouvernement de Gardinas, en s'appuyant sur 
l’histoire, car il ressort suffisamment du court aperçu historique 
que ni les aspirations des Blancs-Ruthènes ni celles des Polo- 
nais ne sont justifiées, car le gouvernement de Gardinas était 
lituanien et doit rester tel. 


Il. Conditions ethniques. 


Les conditions ethniques nous prouveraient-elles le contraire? 
Tous les historiens s’accordent pour déclarer, autant que peut 
le permettre la connaissance des conditions linguistiques et histo- 


po — 


riques, que le gouvernement actuel fut toujours habité par des 
tribus lituaniennes; c’est ainsi que sur le cours inférieur du 
Nemunas habitaient les Zemaiéiai (Schamaites). 

Sur le cours supérieur du fleuve se trouvaient les Aukstaiciai 
et ils occupaient la partie nord du gouvernement jusque vers les 
villes de Sokale, Vilkaviskis (Wolkowysk), Slanimas. 

Les Juodviziai (Jotvingues) habitaient le reste du territoire 
jusqu’aux fleuves Bobr, Naruva (Narew) et Pripetis (Pripet)!. 

Il est impossible de mettre en doute l’origine lituanienne des 
Juodviziai car, sur ce point, concordent les jugements des chro- 
niqueurs et ceux des historiens. Les Juodviiiai étaient les plus 
hardis et les plus guerriers de tout le peuple lituanien®. Bien 
qu'ils ne vécussent que d'agriculture, de chasse, d'élevage du 
bétail et des abeilles, ils entreprirent cependant très souvent des 
razzias sur le territoire polonais voisin et sur la Masovie. 

Jusqu'au début du XIII: siècle, ils devaient parfois payer tribut 
aux Princes du sud de la Russie; plus tard, ils dépendirent en 
quelque sorte de princes lituaniens. Mais cette dépendance n’en- 
trava nullement la continuation de leurs razzias. Les Polonais 
et les Russes leur infligèrent plusieurs fois de sérieuses défaites; 
la plus grave qu'ils aieñt subie eut lieu en 1264. A cette époque, 
les Polonais, qui avaient rassemblé une forte armée, pénétrèrent 
dans le territoire des Juodviziai. Une grande bataille fut livrée 
entre les fileuves Bug et Narew, dans laquelle, aux dires des 
chroniqueurs polonais, disparut toute l’armée des Juodviziai ; 
son chef Konatas (Konnat) y serait même mort®. Les chroni- 
queurs et les historiens polonais pensent que toute la peuplade 
des Juodviziai aurait été détruite dans cette défaite et que le terri- 
toire qu’elle habitait serait devenu un désert que colonisèrent, 
peu à peu, des tribus lituaniennes ou slavest. 

Mais cette affirmation, qui ne vient que du côté polonais et 
qui voudrait exagérer la victoire polonaise, manque de fonde- 


1 Antonouiez-Monogral 


storii zapadnoji, jugozapadnoij Rossii 8-9. 
Liubawskij-Oczerk istorii Litowsko-russhago gosudarst 8. 
Narbutt Drieie Narodu Lit. IL. 171-173. 
Narusxetvirx Hist. Narodu Polsk IV Preyp. 115. 

2 « Gens autem Jacwingorum natione, lingua, ritu, religione et moribus magnam babebat cum 
Lituanis et Protenis et Samogitiüs conformitatem cultu idolorum et ipsa dedita» Dlugossins 
L. IE, 394. Jariges vero sive Jagwingi ciusdem cum Lituanios lingua eorumdemque morum et 
religionis fuere » Cromerus L. VIII, 145. — Séryjkowski, Kronika (1766), 181 Narbutt Dzicje 
Nar. Lit Il, 165-193 Antonowiez L. C. 8. Linbowskij L. C. 8. 

3 Miechovins L. V. 145 ; Bielscius 252 ; Stryjkouski 181. 

4 Stryjkowsk:-Kronika (1768) 181. Narbutt L. Cit 187-190. 


y 


ment. Les Juodviziai n'étaient pas un peuple de nomades. Ils 
ne partaient pas en guerre avec leurs familles et tous leurs biens. 
Puisqu'ils étaient un peuple agricole sédentaire’, ils n’envoyaient 
que les hommes à la guerrre; toutes les femmes, les enfants, 
les vieillards restaient à la maison. Bien que battu dans plusieurs 
combats, ce peuple n’en était pas pour cela détruit; en outre, il 
habitait une contrée richement boisée, très marécageuse, où l'eau 
était abondante et il possédait ainsi suffisamment d’abris natu- 
rels*. 

Puisque la conquête des Borusses dura presque deux siècles 
e exigea les plus grands eflorts ainsi que l’aide de toute l'Europe", 
il est inutile de s’attarder plus longuement sur les affirmations 
prétentieuses des Polonais, qui prétendent avoir détruit en quel- 
ques batailles tout un peuple guerrier, bien protégé par la nature. 

Si ïes chroniques du XIV: siècle cessent de parler des Juodvi- 
Ziai, ce n’est pas difficile à expliquer, car les Juodviizai, affai- 
blis par leurs défaites, et par l’extension du christianisme, aban- 
donnèrent leurs razzias et commencèrent à mener une vie paci- 
fique sous les grands princes lituaniens. 

Le déficit qui avait été causé dans la population par les guerres 
avec les Polonais et les Russes, fut compensé par les fuyards 
venant de la Prusse voisine#, Nous ne savons rien de précis sur 
d’autres migrations et installations dans ce territoire. Comme 
nous l'avons signalé plus haut, les pays de Mielnik et de Drohi- 
czin se trouvèrent, en partie, de 1391 à 1443 sous la domination 
des princes de Masovie. A cette époque beaucoup de Mazures 
émigrèrent dans ce territoire, de telle façon qu'aujourd'hui il y 
a encore dans ce Gouvernement 33-34 °/ d'habitants qui parlent 
polonais. En outre, à différentes époques de l’histoire, des Ukrai- 
niens affluèrent dans les districts de Brasta (Brest-Litowsk) et de 
Kobryn, ce qui fait qu'aujourd'hui il y a de 64 à 79 * d’habi- 
tants qui parlent ukrainien®. 

1 Magistri Vincentii episcopi Cracoviensis (Kadlubek) Chronica Polonorum ‘Krak, 1862 
S. 101-202. 

2 Kadlubek Opere et loco cit. 

3 Le roi de Bohême en 1354 jeta à lui seul 60 000 croisés contre les Borusses Dussburg Chro- 
nicon III C. 71. Outre les Allemands, des troupes entières d'Anglais, de Français et d'Espa- 
gnols, de Danois, partirent contre la Prusse. Voir : Dussburg Vigand et les autres chroniqueurs 
prussiens. 

4 Dussburg Chronicon III €, 212. 

Narbutt, Drieje Nar. Litewsk 11, 181. 


4. Exald, Eroberung Preussens, Halle 1872, LV, 112. 
Recensement de 1897. Kr;yamowski-Kamaniecki, Statystyka Polski Warszawa 1915. P, 51-52. 


Après avoir donné un rapide aperçu sur les conditions ethni- 
ques dans le passé, nous devons encore apprendre à connaître 
les conditions actuelles. 

Nous trouverons à ce sujet une contradiction qui nous édi- 
fiera sur les procédés adoptés par le Gouvernement russe dans 
ces derniers temps et sur la valeur de leurs dernières statistiques. 

Lebedkin, un Russe, mentionnait en effet la présence des 
Lituaniens dans le Gouvernement de Gardinas pour les années 
qui précèdent 1861. Sur les 789 047 habitants de ce Gouverne- 
nement, il signalait 201 897 Lituaniens, c’est-à-dire 25,6 °o, soit 
le tiers de la population. Plus tard encore, les statistiques mili- 
taires russes désignaient de 1874 à 1883 toutes les recrues de ce 
Gouvernement sous le nom de Lituaniens. Admettra-t-on que 
le nombre de nos compatriotes y ait subitement décru de 1883 
à 1897 au point de donner la faible proportion qu'on lira plus 
bas? La folie panslaviste avait aussi accompli son œuvre pour 
modifier en ce sens les conditions ethniques du Gouvernement 
de Gardinas. En effet, d’après le recensement russe de 1897, les 
habitants du Gouvernement de Gardinas se répartissent au point 
de vue linguistique de la façon suivante : 


Me mn Me ee De JE jé um 
Grodno.. 5.66 6.34 — 65.69 1.42 — 19.86 1.03 
Balstoge 33.93 6,97 — 26.14 — 3.58 28.36 1.02 
Bielsk... 34.85 5 go 39.11 4.93 — — 14:90 -.31 
Brest-Lit. 3.89 0.03 64.38 — — — 20,79 1.01 
Kobryÿn.. 2.22 3.96 79.57 — — — 13.71 0.54 
Pruzany. 1:37 3.02 6.68 75.48 _ — 12.80 0.65 
Slonim.. 1.55 2.17 — 80.73 — — 15.20 0.35 
Sokolka. 1.18 2.26 — 83.80 — — 13.22 O.54 
Volkovysk 2.15 2.49 _ 82.38 _ _ 12.37 0.61 

10.07 5.08 22.51 43.63  o.18 0.46 17.38 0.69 


Nous voyons par ce tableau que, dans la partie sud du Gou- 
vernement (arrondissements de Brasta et de Kobryn), les gens 
qui parlent ukrainien dominent, car ils représentent les */s de la 
population. Il y en a encore une grande partie dans le district 
de Bielsk où ils représentent 39 de la population. 

Les habitants de langue polonaise se trouvent seulement dans 
les deux arrondissements qui bordent la Mazovie, ceux de Bals- 
toge et de Bielsk et ils représentent un tiers de la population 


— 13 — 


totale. Dans le reste du pays, ils ne représentent que 1 à 2 © 
(@à Grodno 5,66 °/o). 

Les gens qui parlent juif sont en assez forte proportion (12 
à 20 ‘o dans l’arrondissement de Balstoge et même 28 °)). 

La majorité de la population est désignée dans le recense- 
ment russe sous le nom de blanc-russienne ou de blanc-ruthé- 
nienne, Dans les arrondissements de Gardinas, Prudenai, Slani- 
mas, Sakale et Wilkavi$kis, en effet ces populations forment un 
territoire linguistique blanc-ruthénien a peu près fermé. Dans 
l'arrondissement de Balstoge, ia proportion est même de 26 °. 

Demandons-nous donc quelle est la nationalité de cette popu- 
lation aux langues différentes. Nous partons du point de vue 
d’après lequel la langue seule ne suffit pas à indiquer une appar- 
tenance ethnique. Ainsi, par exemple, les Juifs adoptent presque 
partout la langue du pays qu’ils habitent, sans qu’ils cessent 
pour cela d’être juifs. La plupart des Irlandais parlent également 
anglais ; ils sont cependant ennemis des Anglais. On pourrait 
multiplier les exemples. 

Les habitants des arrondissements sud de Brasta et de Ko- 
bryn qui parlent ukrainien et qui forment un territoire linguis- 
tique fermé touchant à l'Ukraine, sont très probablement ukrai- 
niens. Les habitants des districts ouest de Balstoge et de Bielsk 
qui parlent polonais, sont, sans aucun doute, des colons mazu- 
res qui ont émigré aux XIV et XVe siècle, venant de la Mazovie. 

A quel peuple appartiennent maintenant ceux que le recen- 
sement russe désigne comme parlant blanc-russien ? 

Sont-ils véritablement blancs-russiens ? 

Avant de répondre à cette demande, nous devons remarquer 
qu'il est très difficile de résoudre la question de la nationalité des 
blancs-russiens ; elle n’a pas encore été étudiée par la science; aussi 
estelle très discutée par les gens qui ne sont pas compétents. 

Quelle est la véritable langue blanc-russienne? Quel est le 
territoire des blancs-russiens ? Comment les distingue-t-on des 
Ukrainiens et des Russes? Autant de questions qui ne sont pas 
encore éclaircies. 

Certains repoussent l'existence d’un peuple spécial blanc- 
russien. D’après leur opinion, les Blancs-russiens seraient de 
véritables Russes qui parlent simplement un dialecte spécial. 

On considère, en général, comme pays blanc-russien les gou- 
vernements de Minsk et de Mohilew. Si, d’autre part, nous 


= i4 — 
rapprochons les habitants de ces gouvernements de ceux du 
gouvernement de Gardinas, nous ne trouvons pas entre eux 
beaucoup de ressemblance. Leur langue est si différente que le 
paysan de la région de Gardinas ou de Vilkaviskis ne comprend 
presque pas celui de la région de Minsk. De plus, les particula- 
rités raciques, coutumes, usages, etc., sont tout à fait différentes. 
En outre, les habitants du gouvernement de Gardinas ne se dési- 
gnent jamais sous le nom de blanc-rüssiens; si on leur demande 
quelle est leur nationalité, ils ne donnent aucune réponse exacte 
(la plupart répondent qu'ils sont catholiques), ou bien ils se 
disent Lituaniens (« Licwiak » « Litwin boiy »). 

Ils ne sont pas non plus blanc-russiens d’après leur origine, 
car, comme nous l'avons vu plus haut, tout le territoire du gou- 
vernement actuel de Gardinas était habité par les Juodviziai. La 
prétendue disparition complète de cette tribu dont parlent les 
historiens polonais, est impossible à notre point de vue, car l’his- 
toire ne nous parle pas d’un mouvement colonisateur des Blancs- 
russiens ou des Russes dans cette région. Aussi, devons-nous 
admettre que les habitants actuels du gouvernement de Gardinas 
sont les descendants des Juodviziai. Mais nous nous heurtons 
avec cette affirmation à une grande difficulté : celle de la langue. 
Quoique nous ne possédions pas de vestiges de la langue des 
Juodviziai, il ne peut pas y avoir de doute sur ce fait qu’ils étaient 
plus parents des Lituaniens que des Slaves. 

La langue actuelle de la population contient certainement 
beaucoup de lituanien, maïs il est incontestable qu’elle est d’ori- 
gine slave. Comment se produisit cette slavisation? La slavisa- 
tion de la Lituanie n’a pas encore été étudiée, et on aura beau- 
coup de peine à éclairer l'obscurité qui l’environne. Malgré tout, 
il est aujourd’hui certain que c’est principalement par l'Eglise 
que le slavisme a pénétré en Lituanie. 

Le christianisme se répandit dans le pays des JuodviZiai dès 
le début du XIII®e siècle. Il venait du sud-est des pays russes 
et par suite le rite oriental dominait évidemment chez eux !. A 
l'époque de l’introduction officielle du christianisme en Lituanie 
(1386-1417) le pays des Juodviziai était déjà à moitié chrétien 
avec un rite oriental et il était soumis au métropolite de Kiew. 
A l’Union de Brasta en 1595, ils s’unirent à l'Eglise catholique 


1 Regest. Alexandri IV An I, Epist 291, p. 43 Apud Rayuald Narbult — Dzieje Narodu 
Litewsk. 11, 178-185. 


= 5 — 
romaine et continuèrent à faire partie de l’Union jusqu’au par- 
tage de l'Etat polono lituanien en 1795. En 1830, l’Union de 
Brest fut supprimée par le tzar Nicolas I et, ainsi, avec beaucoup 
d’autres, les habitants du gouvernement de Gardinas qui se ré- 
clamaient du rite oriental furent de force ramenés à l’orthodoxie. 

D'après le recensement russe de 1897, les conditions religieu- 
ses dans le gouvernement de Gardinas sont les suivantes : 


Ce ie Ne jai des 
Grodino 27:23 91273 _ 20.02 1.02 
Balstoge. . 47-17 20.15 3.50 28.72 0.36 
Bielsk . . . 36.48 48.29 — 14-92 0.31 
Brest Lit... 6.32 71.20 1.24 20.94 0.30 
Kobryn .... 2.80 83.14 — 13.74 0.22 
PEdzaR Ye. : : 7-85 78.72 — 12.82 0.51 
SIM. : 5... 10.34 74.11 — 15.25 0.30 
Sokolka....... 69.30 18.13  — 12.22 0.35 
Volkovysk . . ... 29.21 57.92 — 12.42 0.45 


Cet aperçu historique et ethnique pour lequel nous n'avons 
employé que les meilleurs ouvrages scientifiques, montre avec 
toute la clarté désirable que les aspirations des Polonais sur le 
gouvernement de Gardinas manquent absolument de base, car 
ce pays (à part une petite partie à l’ouest) n’a jamais appartenu, 
ni historiquement, ni ethniquement aux Polonais. Les aspira- 
tions blanc-russiennes sont également insoutenables, car elles 
sont réfutées par l’histoire et elles ne peuvent fournir qu'une 
preuve très sujette à caution sur l'appartenance nationale des 
habitants. 

Par contre, les aspirations des Lituaniens sur le gouverne- 
ment de Gardinas sont importantes et persuasives, car depuis sa 
fondation jusqu’à sa disparition, l’Etat lituanien posséda ce 
territoire et il est habité jusqu’à maintenant par les descendants 
d’une véritable tribu lituanienne:; il est donc parfaitement inu- 
tile de se demander à qui ce gouvernement doit être attribué : 
Il ne doit être attribué qu’à l'Etat lituanien avec lequel il a 
partagé en union fidêle les bons et les mauvais jours, et il doit 
encore lui revenir maintenant que les Lituaniens vont au- 
devant d’un avenir meilleur.